lundi 26 février 2018

Droite et gauche : une généalogie

L’hebdomadaire Le Point publie un hors-série sur les traditions intellectuelle et politique de la droite et de la gauche, en croisant les textes fondateurs et les analyses contemporaines.



La passion de l'égalitéDe Joseph de Maistre, Chateaubriand, Maurras à De Gaulle ou Chaban-Delmas, et de Robespierre, Proudhon, Jaurès ou Paul Lafargue à Mendès France ou Jean Ferrat… Raymond Aron incarne parfaitement un moment fort de cette opposition intellectuelle, alors qu’elle était particulièrement marquée. Le texte choisi provient de L’Opium des intellectuels, un ouvrage de 1955 qui « conteste l’hégémonie de la gauche procommuniste ». Comme le rappelle Joël Mouric, Aron avait réfuté « les prétentions des philosophes à connaître le sens de l’histoire » dans sa thèse, L’Introduction à la philosophie de l’histoire. Dans l’extrait de L’Opium, il s’en prend au postulat d’un « prolétariat mondial » en objectant que les ouvriers allemands ou anglais rejettent le communisme. Il s’étonne de l’engouement des intellectuels pour « le prophétisme marxiste du prolétariat dans une France qui compte plus de paysans et de petits-bourgeois que de prolétaires ». Et surtout – écrit-il « La vision radieuse de la société sans classes succède à la description de la société visqueuse, comme, chez les romanciers naturalistes, l’optimisme politique se combinait volontiers avec la peinture des bassesses humaines : la petite fleur bleue de l’avenir sur le fumier du présent. » Une foi en l’avenir que confirme Gilles Candar, spécialiste de Jaurès et de la gauche française. L’historien rappelle que le moment fondateur de la Révolution française a inscrit pour la gauche le principe de l’égalité au sommet de ses valeurs.
Ce principe « contient la notion de mouvement, le principe de perfectibilité qui conduit si souvent les hommes de gauche à aimer parler au futur, alors que la droite, tenant de l’ordre établi, penche pour le présent, quand ce n’est pas le passé. » G. Candar
L’autre principe qui découle en partie du premier, c’est l’universalité du message : la revendication de l’égalité doit concerner les hommes et les femmes de toutes origines et de tous lieux. Un universalisme qui fait horreur aux plus conservateurs, comme Joseph de Maistre ou Barrès, lequel ne peut admettre la prétention qu’il attribue à Jaurès de « vouloir sauver toute l’humanité ». 
Enfin, troisième élément de la vision du monde propre à la gauche selon Gilles Candar : « l’optimisme progressiste », dont il voit une illustration dans l’ouvrage de Condorcet Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Cet optimisme s’appuie sur « le développement de l’instruction pour tous et pas seulement pour une élite. De même que la droite s’arc-boutera longtemps sur la puissance sociale et culturelle de l’Église catholique, de même la gauche se battra pour toujours plus d’éducation pour tous, les enfants des deux sexes comme les adultes, par l’éducation populaire et les programmes culturels et artistiques dont elle s’est fait longtemps une spécialité. » 
« Les voix étouffées des femmes de gauche »Une ombre au tableau, cependant, malgré les combats des féministes : la place des femmes. Le hors-série du Point publie un extrait du projet présenté par Condorcet à l’Assemblée nationale en avril 1792 et qui prévoit entre autres « une instruction publique gratuite et obligatoire pour les deux sexes ». Son titre – Sur l’admission des femmes au droit de cité – ébauche les grandes lignes d’un programme qui tardera à s’imposer, et dans les mentalités et en politique, comme le montre l’article de Victoria Gairin sur « Les voix étouffées des femmes de gauche », qui cite notamment Louise Michel : 
Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme.
Populismes
Dans son ensemble, cette mise au point généalogique sur l’opposition intellectuelle et politique de la gauche et de la droite pose une question très actuelle. Réduire la politique à sa dimension gestionnaire sur mode « ni gauche ni droite » ne fait que reporter les clivages vers les extrêmes et nourrit les populismes. Dans Marianne Michaël Fœssel analyse le populisme de Laurent Wauquiezà partir de sa dernière sortie sur le « bullshit médiatique », où il sous-entend qu'il ne dit pas la vérité dans les médias. Une disqualification de la parole politique dont le philosophe décrit ainsi le présupposé : « est sincère toute parole qui sort des canaux officiels. Comme si le simple fait de s'exprimer hors des médias valait preuve absolue de sincérité. L'effet de vérité tient lieu de vérité. Toute parole subversive est réputée vraie par le seul fait qu'elle est subversive. Donald Trump a usé du même procédé de déconsidération de la parole publique. » Cette situation est selon lui une conséquence du « discours technocratique tenu par les responsables ». 
Technocratie et populisme ont « en partie remplacé les oppositions partisanes classiques. Comme la politique se nourrit de conflits, quand un parti la réduit à sa dimension gestionnaire, il prend le risque que, de l'autre côté, se construise une réponse purement passionnelle. » M. Foessel
Par Jacques Munier