samedi 24 décembre 2016

Henry Laurens : « Il y a eu une légende noire des accords Sykes­-Picot »

Ce spécialiste du monde arabe revient sur les enjeux des frontières du Proche-­Orient, tracées il y a cent ans, fragilisées aujourd’hui. Le risque est grand de voir se déclencher un processus interminable de scissions

LE MONDE | 23.12.2016 à 10h16 • Mis à jour le 23.12.2016 à 11h10 |

Propos recueillis par Christophe
Henry Laurens, 62 ans, est professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, dont le dernier, Les Crises d’Orient, paraîtra aux éditions Fayard en février 2017.

Les accords Sykes­Picot sont devenus le symbole de l’impérialisme occidental au ProcheOrient. Pourquoi ?

Il existe toute une légende noire sur l’action des Alliés pendant la première guerre mondiale, comme le général britannique Allenby entrant en croisé dans Jérusalem, ou le général français Gouraud, revanchard, devant le tombeau de Saladin. Même si ces événements n’ont pas eu lieu historiquement, ils ont alimenté vingt ans plus tard le discours revendicatif des nationalistes arabes et des islamistes. Evidemment, Sykes et Picot, deux diplomates négociant sur une carte l’avenir d’une région dans le secret d’un cabinet, c’est une image très symbolique. Mais ce n’était qu’une phase d’une négociation longue et complexe, qui a duré de 1914 et 1923. Les Britanniques ne sont pas pour rien dans cette légende, selon laquelle ils étaient prêts à avoir une grande histoire avec les Arabes, que les Français auraient gâchée. Dès 1918, ils ont utilisé l’appellation Sykes­-Picot pour en diminuer la valeur juridique en rabaissant le niveau [des négociateurs]. Sykes­-Picot est une invention britannique : les accords de mai 1916 ont en fait été signés par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et par Edward Grey, secrétaire au Foreign Office, et s’appelaient donc « Cambon­-Grey ». En réalité, les frontières du Proche-­Orient ont été fixées entre les réunions à Versailles de décembre 1918 et la conférence de San Remo [avril 1920]. Ces frontières répondaient à diverses contingences. Par exemple, les Français, ne voulant pas de colonies juives dans leur mandat, ont tracé le « doigt de Galilée » [aujourd’hui dans le nord de l’Etat d’Israël]. Autre exemple, le corridor qui va de Jordanie en Irak, isolant la Syrie de l’Arabie saoudite actuelle, correspond au tracé d’une ligne aérienne et d’un oléoduc que les Britanniques voulaient conserver sous leur contrôle. Quant à l’actuelle frontière nord de la Syrie, elle a été définie pas la ligne du chemin fer de Bagdad, à l’exception du sandjak d’Alexandrette. Excepté le cas du Liban, les frontières étatiques ont été calquées sur les découpages administratifs ottomans. Si les Français et les Britanniques ont dessiné la carte, on peut dire que les Arabes l’ont « coloriée ». En effet, sous les mandats franco-­britanniques ont émergé des pouvoirs centraux à Bagdad, à Damas, à Jérusalem, et ils se sont donné pour mission de prendre le contrôle des territoires et des populations qui leur avaient été dévolus par les puissances européennes. Même en Syrie, où la France avait divisé son mandat en Etat alaouite, Etat des Druzes et Etat d’Alep, les nationalistes arabes du Bloc national ont fini par imposer leurs vues centralisatrices.

Comment l’esprit national de ces nouveaux pays s’est-­il formé ?

On peut considérer qu’en 1920, toutes les élites arabes issues de l’Empire ottoman avaient à peu près les mêmes références et la même culture. Depuis, celles­-ci n’ont cessé de diverger. Tout d’abord, les recensements ont servi à définir qui est national et qui ne l’est pas. Ensuite et surtout, l’arrivée des réfugiés palestiniens en 1949 a entraîné la fermeture des codes de nationalité. Le refus de les intégrer a entraîné une définition en creux de l’identité des nationaux libanais, syriens, irakiens ou égyptiens. Les identités se sont construites sur un mode beaucoup plus exclusif qu’en Europe, par exemple. Il est ainsi beaucoup plus difficile de devenir libanais, irakien ou égyptien que de devenir français, italien ou espagnol. En outre, les Etats ont construit des récits historiques en ancrant leur réalité contemporaine dans un passé millénaire. Regardez les billets de banques et les timbres : le Liban met en avant son passé phénicien ; la Syrie, les sites antiques de Bosra et Palmyre ; l’Irak, Babel et Assurbanipal, etc.

L’actuelle frontière séparant la Syrie de l’Irak correspond­-elle à une réalité historique ?

Le problème principal concernait la région de Mossoul qui, au départ, était rattachée au mandat français en Syrie. Les Français l’ont cédée aux Britanniques en échange de parts de compagnie pétrolière. L’espace qui va de la Djéziré syrienne à Mossoul est ce qu’on appelle la Badiyat AlCham, c’est­à­dire l’arrière-­pays bédouin de Damas. C’est là que se trouve l’Etat islamique [EI], entre Rakka et Mossoul. Cette frontière a mis beaucoup de temps à s’installer, parce que les Français et les Britanniques n’ont pris le contrôle complet de cette région qu’au début des années 1930. La frontière n’est vraiment devenue close qu’avec les régimes baasistes [en Irak et en Syrie]. Il y a toujours eu de la contrebande et des passages – mais c’est le cas partout. La première chose qu’a faite l’Etat islamique a été d’imposer des taxes à ses frontières

N’y a­-t­-il pas une ironie à voir Erdogan brandir aujourd’hui des références ottomanes ?

Erdogan oublie que l’Empire ottoman était multinational et non turc. La République de Turquie s’est construite sur une homogénéisation de l’Anatolie, épurée de ses éléments étrangers, qu’ils soient arméniens ou arabes. La Turquie moderne a un gros problème d’identité en termes de généalogie. Les Russes sont les grands absents des accords Sykes-­Picot.

L’actuelle intervention de la Russie en Syrie marque-­t­-elle un grand retour ?

Dans le partage par les alliés de l’Empire ottoman, les Russes exigeaient Constantinople. Mais la révolution de 1917 a changé la donne, et Moscou a abandonné ses rêves d’expansion. Français et Britanniques se sont donc partagé le monde arabe, mais il restait l’Anatolie ! Elle était dévolue aux Italiens, qui n’en voulaient pas, puis aux Américains, qui se sont désistés, et enfin aux Grecs, ce qui provoqua la « guerre d’indépendance » de Mustafa Kemal Atatürk. Tout cela est réglé à Lausanne en 1923. Mais les Russes n’ont jamais été absents de cette région. Ils y ont débarqué pour la première fois en 1770, à Beyrouth, bombardé par la flotte de Catherine II. Dans les années 1950­-1960, la Russie comptait plusieurs milliers d’hommes – de « conseillers », disait­-on – en Egypte, en Syrie et en Irak. Ce qui se passe actuellement est le retour en force d’une armée après une éclipse d’une quarantaine d’années. Pour la Russie, cette région est « l’étranger proche ». Les constructions étatiques n’ont jamais semblé aussi fragiles et contestées au Proche-Orient. Que peut-­il en sortir ? En Irak et en Syrie, les élites ont été complètement détruites par les guerres et les troubles. Tout ce qui était centralisateur a été détruit. Un processus interminable de séparations et de scissions peut se déclencher. En Syrie, le grand œuvre d’Hafez Al­Assad a été d’avoir fait de son pays un acteur du Proche-­Orient. Le problème de Bachar Al­Assad, dont le régime n’existe plus si l’on enlève les armées et milices étrangères qu’il a invitées, est que la Syrie est redevenue un enjeu, un champ de batailles entre puissances.

La Syrie va-­t-­elle connaître le sort du Liban d’après la guerre civile : un pays sans Etat, une économie mafieuse et un système politique dirigé par des chefs communautaires et miliciens ?

Si on veut une vraie paix en Syrie, il faut faire comme au Kosovo : le déploiement international de 300 000 soldats bien armés pendant vingt ans. Mais qui peut les fournir ? En pleine guerre civile libanaise, on se demandait si l’on verrait un jour le bout de cette horreur. Cela s’est arrêté d’un coup. Les miliciens ont disparu des rues et se sont reconvertis dans la politique. Au bout d’un certain nombre d’années de guerre et de massacres, la lassitude l’emporte. Les révolutions arabes de 2011 ont été les premières à se fonder sur une exigence de normalité : les gens voulaient élire leurs dirigeants, mener une vie normale et avoir des services sociaux. La logique est la même pour les migrants : je quitte mon pays, parce que je ne peux pas y mener une vie normale. Et à cet égard, il ne faudra pas sous-­estimer le poids des diasporas : un million de Syriens en Allemagne, cela va peser sur l’avenir de la Syrie, et pas seulement de l’Allemagne. Quant au Liban d’aujourd’hui, c’est une démocratie de zaïms, de « boss » locaux qui passent des marchandages pour se partager la rente. Quoi qu’on pense de ces zaïms, ils représentent politiquement les gens. Le problème, c’est plutôt l’absence de rente…

La chute de Mossoul, capitale du califat de l’EI, marquera-­t-­elle l’échec du panislamisme, comme la défaite de Nasser en 1967 avait été celle du panarabisme ?

Au milieu des années 1970, dans les universités françaises, n’était étudié que le nationalisme arabe : on n’a pas vu venir les islamistes ! Il ne faut pas répéter cette erreur aujourd’hui avec les islamistes, en ne voyant qu’eux. Il existe encore une identité arabe politique sous­jacente. Par ailleurs, derrière la domination de l’islamisme, je vois monter dans cette région un sentiment areligieux ou antireligieux. On le perçoit à la multiplication des cas de blasphème et d’athéisme proclamé. C’est un phénomène souterrain.